L’abbaye d’Auberive accueille l’explosif Dado

C’est une histoire belle comme un conte, que Jean-Claude Volot nous a confiée dans un langage franc comme un bon repas partagé entre amis : fils de prolos, il a reçu bien des coups de pieds au cul de ses parents (le mot est de lui) pour faire des études d’ingénieur et devenir quelqu’un. Et il a réussi, très bien réussi, sa société étant aujourd’hui d’envergure mondiale. Ne se contentant de compter ses sous tel Picsou, il a alors décidé de commencer une collection d’art, comme ça, en autodidacte. Les années passant, son goût s’est affirmé et sa collection a pris de l’ampleur : il a alors fallu penser aux autres et se demander où exposer de telles merveilles. L’abbaye d’Auberive était alors en vente : vieille du XVIIIème siècle et envahie par la verdure, elle était parfaite. Après des années de rénovations et des années de mise en valeur, voici que la désormais très charmante abbaye accueille l’exposition de Dado (1933-2010), un artiste yougoslave aux humeurs explosives.

 

L'abbaye d'Auberive

L’abbaye d’Auberive

 

Commençons d’abord par vous décrire le cadre : à quelques dizaines de kilomètres de Dijon se trouve Auberive, un minuscule village dont l’abbaye fait tout le charme. Passez l’accueil (où l’on vous sourit comme à un roi), et pénétrez dans le vaste jardin : vous y apercevrez des sculptures, une rivière, des petites cascades, un ancien moulin, des fleurs merveilleuses et abondantes, et surtout… des pommiers ! Petite fierté locale, les pommiers veillent sur le site telles des sentinelles. Car il y a beaucoup à protéger : l’exposition Dado, bien sûr, mais aussi une petite exposition des dernières acquisitions de la collection, ainsi que quelques fresques de street art, souvenirs d’un événement invraisemblable pour qui adulerait un peu trop le patrimoine. Car il y a quelques années, sans demander l’avis de personne, Jean-Claude Volot a invité des street artists du monde entier à venir recouvrir les murs de l’abbaye de leurs dessins enchanteurs ; quel trublion de l’art ! On apprécie.

 

 

Dado, enfin. Miodrag Djuric, dit Dado, est né le 4 octobre 1933 au Monténégro, arrive en France en 1956 et meurt à Pontoise en 2010. Dans ses peintures aux couleurs délavées, des monstres, des ruines, des phallus, des édentés. Pour se saisir de son œuvre, il faut l’apprécier de loin, puis de près. À la manière de Rembrandt et de sa carcasse peinte dans l’ombre d’un abattoir sombre, Dado aime à dissimuler le dégoûtant derrière un vernis coloré : la vision est troublée, on croit d’abord à un charmant paysage de conte de fée, tout en couleurs pastels, puis on se rapproche et on découvre l’apocalypse, l’éclatement des formes, la dissection des corps et des esprits. L’effet est saisissant. C’est sans doute ce qui a du lui arriver : dans les vapeurs de l’enfance, soudain la guerre et la souffrance ont fait leur apparition et ont tout détruit sur leur passage. Ceci dit, la commissaire de l’exposition, Alexia Volot (fille de Jean-Claude, l’abbaye d’Auberive étant avant tout une histoire de famille), nous met en garde : Dado ne saurait être réduit à un simple contexte historique. Lui qui a fait tant de recherches, aussi bien scientifiques qu’artistiques, doit avant tout son art à une soif d’expérimentations et une culture visuelle bien particulière. Parmi ses inspirations, Buffon et ses planches biologiques : nourri aux études d’animaux écartelés par les quatre pattes, le ventre ouvert à l’observation, Dado reprend régulièrement cette représentation frontale du corps en l’appliquant à l’humain. L’homme devient alors un être vivant organique qui, comme un animal, entretient un rapport étroit avec son environnement. Sa destruction va de pair avec la destruction du paysage, associant ainsi les bâtiments en ruines aux blessures et à la nudité sans pudeur de ses personnages monstrueux. Mais cette destruction n’est pas aussi atroce qu’elle peut l’être chez Otto Dix ou Francis Bacon, à qui l’on pense inévitablement : chez Dado, cette destruction est également renaissance, à l’instar d’un chaos originel sur le point de donner forme à une terre nouvelle. Cela rappelle d’ailleurs qu’en 1988, son atelier a brûlé, emportant avec lui des années de travail… Et Dado s’est relevé du chaos pour avancer toujours vers de nouvelles expérimentations.

 

 

Dado a exploré la peinture, le dessin, le collage, la gravure et la sculpture avec la même puissance : illustrant Kafka, s’improvisant peintre mystique au travers de triptyques monumentaux, déclinant le motif du bébé à travers mille visions terrifiantes, son art relève de l’obsession comme du renouvellement constant : il s’explore comme une montagne faite de reliefs, de chutes et de vertiges… Et résonne tout particulièrement entre les murs prometteurs de l’abbaye d’Auberive.

Informations pratiques :

Abbaye d’Auberive 1, Place de l’abbaye 52 160 Auberive (Haute-Marne)

Jusqu’au 27 septembre 2015 Le mardi de 14h à 18h30 et du mercredi au dimanche de 10h à 12h30 et de 14h à 18h30

Plein tarif : 8 €, Tarif réduit (étudiants, chômeurs, moins de 18 ans) : 4,5 €, Gratuit pour les enfants de moins de 12 ans

Maïlys

«Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis.» (Romain Gary, La promesse de l’aube)

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2 commentaires

  1. Pour en savoir plus sur Dado, visitez son anti-musée virtuel : http://www.dado.fr/

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